"Nous sommes réticents aux meurtres particuliers, mais permissifs aux génocides et résignés au meurtre général." (Viviane Forrester)
Aux informations, on a seulement mentionné son arrestation, qui est pourtant le signe d’un changement dans la poursuite judiciaire des responsables de ce qui est communément reconnu comme un génocide. Lui, c’est Nuon Chea, le Khmer rouge numéro 2, et le génocide est celui des Cambodgiens, exécuté sous les ordres cette organisation communiste mixant maoïsme et idées égalitaristes tirées des utopistes, organisation au pouvoir au Cambodge de 1975 à 1979.
Ce groupe se caractérisait par des méthodes autoritaires d’une brutalité extrême, comme la délation collective, y compris à l’intérieur des familles (des parents ont été envoyés en camps par leurs propres enfants, au nom de l’idéologie), ou le contrôle policier des comportements et des pensées. Sous leur pouvoir, la quasi-totalité de la population est envoyée dans des « coopératives » à la campagne, en réalité des camps de travail surveillés aux conditions très dures.
Mais mon propos n’est pas d’analyser cette période noire de l’histoire du Cambodge, je ne prétends absolument pas la connaître. Je souhaiterais plutôt souligner le fait que, parmi la dizaine de leaders de ce groupe, bien peu ont été jugés. Si Pol Pot, le « frère numéro 1 », est mort dans une prison khmère sans jamais avoir été jugé, la plupart des chefs sont toujours en liberté (excepté un seul), près de trente ans après les faits, dont Nuon Chea jusqu’à peu.
Celui-ci vivait jusque là une existence heureuse dans le nord-ouest du Cambodge, jamais inquiété par la justice. Il fut pourtant le principal instigateur de l’extermination de près de 2 millions de Cambodgiens, soit ¼ de la population d’alors (la baisse de la population sous le pouvoir des Khmers rouges est par ailleurs très sensible). Même si des excuses publiques ont été exigées en 1998, quel pouvoir ont-elles pour réconforter les familles décimées ?
Ces délais si longs dans l’application de la justice sont en réalité dus à un débat houleux entre l’ONU et le gouvernement cambodgien sur le tribunal à mettre en place pour juger ce qui est considéré comme un crime contre l’humanité : l’ONU préconise un tribunal international, comme ce qui a eu lieu en ex-Yougoslavie ou au Rwanda, tandis que le Cambodge préfère juger lui-même ces criminels. Car ce n’est que vingt ans après le génocide que l’ONU s’est prononcé pour la poursuite pénale des Khmers rouges.
Certes, le travail de la justice demande du temps : il faut réunir les différentes parties, s’accorder sur le règlement, notamment lorsque l’on veut rassembler différentes nationalités au sein d’un même jugement. Mais peut-on accepter que les responsables de millions d’exterminations meurent sans avoir été jugés ? Que d’autres soient encore en liberté en raison de la lenteur de la justice ? Sans revendiquer une justice expéditive, on peut comprendre que le deuil soit difficile à faire et qu’il soit ardu de continuer à construire son histoire sans que cette période ne soit complètement résolue pour les Cambodgiens…